Mickael Viglino : de la Haute Savoie à Sao Paulo

De la Haute-Savoie à São Paulo, le parcours de Mickael Viglino illustre une trajectoire singulière d’avocat français pleinement intégré au Brésil. Délégué de l’APPEAL-E dans le pays, il exerce aujourd’hui comme avocat associé après avoir relevé les défis de la langue, de la requalification et de l’adaptation à un système juridique exigeant. Il revient pour nous sur son parcours, les opportunités offertes par l’international et les réalités de l’exercice du droit au Brésil.

Q. Pouvez-vous nous présenter rapidement votre parcours ?

J'ai grandi en Haute-Savoie et commencé mes études de droit à Lyon (Université Jean Moulin-Lyon III). Pendant cette période de formation initiale (Licence et Maîtrise/Master 1), je me suis spécialisé en droit international et des affaires et j’ai fait une année d'échange à Vancouver, au Canada (University of British Columbia Law School). J’ai aussi obtenu des diplômes universitaires (DU) en droit anglais et en droit des Etats Unis (Lyon III) et en théorie et sociologie du droit (Université Lumière-Lyon II). 

Je suis ensuite allé à Paris pour un Master 2 en droit des affaires (Université Panthéon Assas-Paris II), puis pour y effectuer des stages et faire l’Ecole de formation du Barreau de Paris – EFB.

Quelques mois après avoir prêté serment à Paris, je me suis installé au Brésil. J'ai passé dix ans à Rio de Janeiro, d'abord comme consultant en droit étranger, puis comme avocat collaborateur. Depuis trois ans, je suis avocat associé dans un cabinet brésilien à São Paulo.

Q. Pourquoi avoir choisi de vous installer au Brésil et quel a été votre chemin ?

Dans le cadre de l'EFB, je souhaitais effectuer mon Projet Pédagogique Individuel (PPI) en Amérique Latine. Mon année d’échange au Canada m’avait donné envie de renouveler l’expérience, cette fois-ci dans un environnement professionnel.

Je n’avais jamais envisagé m’installer au Brésil. L’opportunité s’est présentée sous la forme d’un ami brésilien, camarade de promotion en Master 2 à Assas. Son "lobbying" en faveur de son pays d’origine et son aide pour trouver un stage, alors que je ne parlais pas un mot de portugais, ont été décisifs. L'associé principal du cabinet où j'ai débuté avait fait son doctorat à Paris II et le cabinet avait des clients étrangers, ce qui réduisait la nécessité de maîtriser le portugais dès le départ.

Q. Quels ont été les plus grands défis lors de votre installation ?

Sur le plan personnel, le plus grand défi a été la langue. Les inégalités sont énormes au Brésil et peu de personnes parlent anglais (moins encore français). Si cela a un certain charme dans la vie quotidienne, c’est un casse-tête lorsqu’il s’agit des formalités administratives (et elles sont nombreuses) qui jalonnent la vie des nouveaux arrivants dans un pays étranger.

La langue a aussi représenté un grand défi au niveau professionnel : la parfaite maîtrise de la langue est l’une des armes de l’avocat. Si, pour d’autres métiers, un niveau intermédiaire peut suffire, ce n’est pas le cas des avocats : auriez-vous une confiance totale en un avocat qui ne domine pas la langue du pays où il exerce ? J’ai donc pris des cours de grammaire portugaise et de littérature brésilienne pendant des années.

Professionnellement, le plus grand défi a cependant été de devenir avocat brésilien. Le Brésil est très protectionniste et le secteur juridique ne fait pas exception : il n'existe pas de système d'équivalence pour les avocats étrangers, comme en France. 

J'ai donc dû passer un examen de portugais, faire revalider mes diplômes de droit (une procédure longue) et réussir l'examen d'admission à la profession d'avocat, comme un étudiant en droit au Brésil. À l'époque, les informations sur cette procédure étaient peu claires. En ce sens, l’initiative de l’APPEAL-E de demander aux représentants nationaux une présentation des conditions d’exercice et des formalités d’accès à la profession est particulièrement précieuse (et déjà disponible pour le Brésil !).

Q. Et quelles ont été les plus belles opportunités ?

Professionnellement, l'un de mes plus beaux souvenirs est sans doute une plaidoirie en portugais, que j’ai faite dans les locaux de la Banque Mondiale à Paris, où je représentais le Cap-Vert.

Nous défendions cet État africain dans le cadre d'une procédure arbitrale internationale devant le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements de la Banque Mondiale. Nous travaillions alors en partenariat avec un grand cabinet d'avocats français où j'avais moi-même effectué un stage quelques années auparavant. Je n’aurais certainement jamais eu une telle opportunité si j’étais resté à Paris.

Plus généralement, m’installer au Brésil m’a permis de rencontrer de nombreuses personnes – chefs d’entreprises, jeunes entrepreneurs, professionnels expatriés, investisseurs immobiliers, ou voyageurs – français, européens, ou d’autres régions, attachés à leur pays d’origine mais ouverts sur le monde et toutes les opportunités qu’il représente. C’est un échange très enrichissant.

Q. Dans quelle mesure votre expérience d’avocat français vous est-elle utile au quotidien ?

Je travaille beaucoup avec des sociétés et entrepreneurs souhaitant s’implanter ou faire des affaires au Brésil : constitution de sociétés, joint ventures, achats de participations ou de biens immobiliers, contrats commerciaux, licences, etc. Mon parcours et mon statut d'avocat au Barreau de Paris sont généralement rassurants pour mes interlocuteurs, en particulier les Européens.

D'une part, les critères d'accès à la profession d'avocat au Brésil sont moins exigeants qu'en France, ce qui entraîne de grandes disparités de compétences au sein de la profession et rend le choix du bon professionnel difficile pour qui ne connaît pas le marché.

D'autre part, je partage avec beaucoup de mes clients non brésiliens le même contexte culturel ; nous parlons la même ‘langue’ (au sens figuré, même lorsque la communication se fait en anglais). J’ai été confronté aux mêmes doutes et incompréhensions et je peux facilement faire des parallèles avec les systèmes français et européen.

Q. Quels conseils donneriez-vous à celles et ceux qui souhaitent exercer au Brésil ?

Armez-vous de patience et de détermination et faites preuve d'ouverture d'esprit.

Le droit privé brésilien, inspiré du droit français et continental européen, peut donner une fausse impression de familiarité au début. Cependant, il faut dépasser ce constat initial et réaliser qu'un fossé existe entre la lettre de la loi et la pratique.

Le Brésil est un pays émergent, à l'échelle continentale, profondément marqué par de fortes inégalités économiques et sociales, ainsi que d'énormes différences culturelles et territoriales. Cela se reflète directement dans la pratique juridique.

Les codes culturels et professionnels sont différents, et cette adaptation demande un certain temps.

Q. Pourquoi restez-vous attaché au barreau de Paris ?

Je suis actuellement inscrit au Barreau de Paris et à l'Ordre des avocats du Brésil. Bien que ma pratique soit aujourd'hui majoritairement axée sur le droit brésilien, je me considère avocat français à part entière et une part importante de ma clientèle est française et européenne.

Maintenir mon inscription au Barreau de Paris me confère une légitimité appréciable auprès de ces clients et de ceux, brésiliens, qui ont des affaires en France ou sont intéressés par ce marché. Depuis la pandémie de Covid-19 et une plus grande dissémination du travail à distance, je peux passer plus de temps en France pour rendre visite à nos clients et partenaires, et en rencontrer de nouveaux.

Par ailleurs, même si je n'envisage pas de quitter le Brésil à court ou moyen terme, l’éventualité d’un retour en France ne peut être exclue. Dans ce cas, mon inscription au Barreau de Paris serait un facilitateur évident, sans parler du régime de retraite et de prévoyance des avocats auquel je cotise depuis que j’ai prêté serment.

Comme le mentionnait très justement Quentin Dequiret dans un précédent Portrait de l’APPEAL-E, une double inscription engendre des coûts significatifs et des contraintes administratives. De mon point de vue, cependant, les avantages l'emportent nettement sur ces inconvénients, et l'APPEAL-E contribue à obtenir des améliorations concrètes du statut des avocats exerçant à titre principal à l'étranger.

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