Sandra Gil-Guzmán : du code civil au code source, de Paris à Montréal

Du code civil au code source, de Paris à Montréal, le parcours de Sandra Gil-Guzmán illustre une trajectoire singulière d'avocate française à la croisée du droit et des technologies. Déléguée de l'APPEAL-E au Québec, elle exerce aujourd'hui aux barreaux de Paris et du Québec après avoir relevé les défis de l'intégration, de la double accréditation et d'une reconversion vers une pratique résolument tournée vers l'avenir. Elle revient pour nous sur son parcours, les opportunités offertes par l'écosystème montréalais de l'IA et les réalités de l'exercice du droit au Canada.

Q. Pouvez-vous nous présenter rapidement votre parcours ?

Formée en droit international et européen à Paris I Panthéon-Sorbonne, puis titulaire du CAPA, j'ai d'abord exercé en droit douanier et en droit international privé, sur des contentieux transfrontaliers complexes.

Un Master 2 en sciences politiques m'a conduite à la Délégation colombienne auprès de l'UNESCO à Paris, où j'ai approfondi la dimension interculturelle de la régulation juridique. Installée à Montréal, j'ai collaboré avec le cabinet Boverry sur des dossiers France–Canada et Canada–Amérique latine.

Depuis plusieurs années, je structure une expertise en gouvernance de l'intelligence artificielle et en cybersécurité, notamment à travers un certificat obtenu à Polytechnique Montréal — un second étant en cours — en complément des apports du MILA, de l'OBVIA et du Laboratoire de cyberjustice. Je prépare actuellement des certifications spécialisées en gouvernance de l'IA et en cybersécurité. Cette formation nourrit une pratique opérationnelle : traduire des enjeux techniques complexes en cadres juridiques clairs et directement applicables.

Cette orientation se concrétise aussi sur le terrain : en septembre 2025, dans le cadre de l'AJFC[1], nous avons organisé à Medellín la conférence internationale « L'IA au service de la Justice », réunissant experts juridiques, institutions universitaires et représentants diplomatiques. Je coordonne actuellement un projet de même nature à Paris, centré sur les enjeux de cybersécurité et de justice.

Mon engagement prend également d'autres formes : j'anime des travaux au sein de la commission des technologies disruptives dans le cadre de l'AJFC, et je m'implique dans des cercles d'expertise cyber où la dimension juridique reste encore trop peu représentée.

[1] Association des Juristes Franco-Colombiens

Q. Pourquoi avoir choisi de vous installer au Canada et quel a été votre chemin ?

Ce projet, motivé à l'origine par des raisons familiales, s'est rapidement doublé d'un défi professionnel stimulant. À Montréal, j'ai perçu un environnement particulièrement propice à l'innovation juridique et à la collaboration internationale. La convention de reconnaissance mutuelle entre les barreaux de France et du Québec m'a offert la possibilité d'exercer dans un système mixte : droit civil et common law, et d'envisager de nouveaux ponts entre l'Europe et les Amériques.

Q. Quels ont été les plus grands défis lors de votre installation ?

Le processus d'intégration au Barreau du Québec est exigeant : validation du permis d'exercice en vertu de l'Arrangement de reconnaissance mutuelle (ARM), obtention de la résidence permanente, adaptation aux spécificités réglementaires locales. Au-delà des démarches administratives, il a fallu comprendre la logique propre du système juridique québécois qui requiert la maîtrise conjointe du droit civil et de la common law, dans une culture professionnelle profondément multiculturelle. Ce parcours m'a appris la patience, la méthode et l'importance de la formation continue.

Q. Et quelles ont été les plus belles opportunités ?

Certainement la possibilité de me former et de développer progressivement une pratique axée sur la gouvernance des technologies, la gestion des risques numériques et la conformité des organisations face aux nouveaux usages, notamment en matière d'IA. Le Québec dispose d'un écosystème remarquable : le MILA, l'OBVIA, le Laboratoire de cyberjustice, ainsi que Polytechnique Montréal. Ces environnements m'ont permis de structurer une approche qui articule droit, gouvernance et sécurité de manière opérationnelle. J'y ai également retrouvé une dimension culturelle familière : celle du dialogue, de la diversité et de l'ouverture internationale.

Q. Dans quelle mesure votre expérience d’avocate française vous est-elle utile au quotidien ?

La formation française m'a apporté une rigueur méthodologique, une exigence rédactionnelle et une vision éthique du droit. Les années passées au Barreau de Paris ont développé une capacité d'analyse transversale, essentielle lorsqu'il s'agit d'articuler droit civil, droit international et enjeux technologiques contemporains.

Ma double appartenance aux Barreaux de Paris et du Québec constitue un atout concret dans le traitement de dossiers impliquant plusieurs juridictions, notamment lorsque les questions de conformité IA, de cybersécurité ou de flux transfrontaliers de données appellent une réponse juridique coordonnée. Elle s'accompagne d'un réseau solide de confrères en France et dans les Amériques, précieux dans le traitement de dossiers complexes.

Q. Quels conseils donneriez-vous à celles et ceux qui souhaitent exercer au Canada ?

Le processus d'intégration au Barreau du Québec doit être abordé avec méthode. Il existe trois types de permis, dont celui obtenu en vertu de l'ARM permettant le plein exercice. La procédure se déroule en trois étapes : demande d'admission, examen de contrôle des connaissances, délivrance du permis. Cela étant, la question du statut de résidence reste indissociable d'un exercice durable.

Dans la pratique, il est essentiel de tisser des liens locaux solides en amont. Pour ma part, une collaboration formalisée avec un cabinet montréalais a facilité mon intégration. La démarche exige préparation, persévérance et un goût sincère pour la diversité culturelle ; dimension omniprésente qui influence profondément la pratique de la profession.

Q. Pourquoi restez-vous attachée au barreau de Paris ?

J'ai toujours été profondément attachée au Barreau de Paris, depuis mes toutes premières années d'exercice. Au sein de la Commission des Jeunes Avocats de l'ACE, dont j'ai été vice-présidente nationale, j'ai contribué activement à la Commission internationale. J'ai également siégé pendant six ans au Conseil consultatif de la CARPA, expérience marquée par l'exigence déontologique et la responsabilité institutionnelle.

Ces engagements ont nourri un attachement durable au Barreau de Paris, fondé sur la transmission, la solidarité professionnelle et l’ouverture internationale.C'est dans cet esprit qu'à travers l'APPEAL-E, je souhaite contribuer à renforcer le dialogue entre les barreaux, identifier les réalités concrètes de l'exercice à l'étranger et adapter les coopérations inter-barreaux aux spécificités locales.

Les enjeux de gouvernance de l'intelligence artificielle et de cybersécurité constituent aujourd'hui un axe structurant de ma pratique, dans la continuité d'un parcours déjà marqué par les problématiques transfrontalières, de responsabilité et de conformité. Cette orientation s'inscrit dans une vision tournée vers l'avenir de la profession, attentive à l'équilibre entre innovation, responsabilité et éthique.

L'écosystème montréalais, profondément imprégné par ces domaines, offre de nombreuses opportunités de collaboration entre le Barreau de Paris et le Barreau du Québec autour des enjeux technologiques et juridiques contemporains.

L'APPEAL-E incarne pour moi ce pont essentiel entre les juristes du monde : une communauté qui unit, partage et fait rayonner le Barreau de Paris à l'international.

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