Franck Desevedavy : aux confins de la route de la soie, itinéraire d’un avocat français en Asie

Ancien vice-président de l’APPEAL-E, Franck Desevedavy a rapidement choisi d’exercer son métier au-delà des frontières. Exerçant entre Taïwan, la Chine et Hong Kong, il nous livre son regard privilégié sur les défis et opportunités d’exercer le droit entre trois mondes.

Q. Pouvez-vous nous présenter rapidement votre parcours ?

Pendant et à ma sortie de l’EFB, j’ai travaillé deux ans dans un cabinet généraliste à Paris. Je suis ensuite parti à Taiwan, pour travailler pendant 5 ans dans un cabinet local, avant d’être approché par un cabinet français qui avait des bureaux en Chine. Je suis parti pour 3 ans à Shanghai, puis vers Pékin. Après 14 ans dans différentes structures en Chine et à Taiwan, j’ai participé à la création du cabinet ASIALLIANS présent en Chine, à Hong Kong et à Taiwan.

Q. Pourquoi avoir choisi de vous installer en Asie - couvrant deux pays, la Chine et Taïwan - et quel a été votre chemin ?

Outre mes études de droit, j’avais étudié le chinois et la Chine à l’INALCO (Langues’O), tout en allant régulièrement en République populaire de Chine et à Taiwan pour pratiquer la langue et découvrir le pays. Les études juridiques avaient progressivement pris le pas sur ma pratique du mandarin, mais le Service national m’a permis de le pratiquer assidûment, ayant été incorporé en qualité d’interprète dans un groupe spécialisé sur la criminalité chinoise au sein des Renseignements Généraux de la Préfecture de Police de Paris. L’opportunité de travailler au sein d’un cabinet taiwanais, et des études à l’Université nationale de Taipei m’ont durablement rappelé en monde chinois.

Q. Quels ont été les plus grands défis lors de votre installation en Asie ?

Le premier défi a été de passer d’une connaissance livresque, théorique et académique de la Chine à une pratique quotidienne, plus pragmatique, en apprenant à agir et réagir de manière opportune. Il s’agit de se rapprocher au mieux de la compréhension de la Chine et de nos interlocuteurs chinois. La Chine est variée, complexe, hétérogène et surtout en constante évolution. Cela exige de l’écouter, de l’observer et de l’étudier continuellement, tout en mettant de côté nos certitudes occidentales. Il est également important de remettre en question les certitudes que nous avons progressivement élaborées sur la Chine en y résidant pendant de longues périodes, car la Chine aime contredire ce que nous pensons en avoir compris ! Sur le plan juridique, le défi principal demeure la sophistication et la complexité d’un système de droit qui était presque inexistant au début des années 80 (période que je n’ai pas vécue en Chine !). Il s’est considérablement enrichi durant les années 90, période pendant laquelle j’ai pu observer l’afflux massif d’investisseurs étrangers et leur impact sur de nouvelles branches du droit chinois. Puis, il s’est aligné sur les normes et pratiques internationales dans les années 2000, coïncidant notamment avec l’adhésion de la Chine et de Taiwan à l’OMC. Il est ensuite entré dans une phase où l’innovation juridique chinoise est devenue endogène et a cherché à étendre son influence internationale, notamment à travers des mécanismes d’extraterritorialité ou des projets tels que celui que nous désignons sous le nom de « nouvelles routes de la Soie ».

Q. Et quelles ont été les plus belles opportunités ?

Il y en a eu énormément… apprendre à travailler dans des cabinets taiwanais et chinois, avec des Consoeurs et Confrères n’ayant pas la même approche du droit et du contentieux judiciaire; être admis au Barreau de Taipei; devoir très rapidement être l’interlocuteur de dirigeants d’entreprises beaucoup plus expérimentés que moi; découvrir la douceur de la société taiwanaise, l’exigence des shanghaiens et la bonhomie pékinoise; voir se constituer in vivo un système juridique en constante évolution; être le témoin de l’évolution de Hong Kong à partir de 2015; pouvoir être arbitre à Pékin, Shanghai, Taipei, etc. Et bien sûr être l’un des cofondateurs de l’APPEAL-E, ou présider désormais l’Association Franco-Chinoise pour le Droit Économique.

Q. Dans quelle mesure votre expérience d’avocat français vous est-elle utile au quotidien ?

L’avocat français en Chine dispose de quelques atouts, notamment parce que sa formation juridique dans les universités françaises est généralement de grande qualité, et que cette formation est compatible avec la maîtrise des enjeux du droit chinois, lui aussi codifié et continental. Par ailleurs, nous avons une conception et une pratique très rigoureuse du secret professionnel et des règles devant s’appliquer aux conflits d’intérêts. Notre déontologie, parfois considérée par certains comme une contrainte, est en Chine un excellent argument commercial. Enfin, et sans prétendre à l’exhaustivité, les avocats français et chinois sont compatibles dans leur approche des situations contentieuses, privilégiant le plus souvent la négociation, la conciliation, la médiation et l’arbitrage.

Q. Quels conseils donneriez-vous à celles et ceux qui souhaitent exercer en Chine / Taïwan ?

Maîtriser la langue chinoise est une nécessité absolue. Si l’objectif est de travailler en Chine au-delà d’une brève expérience en début de carrière, il est essentiel de s’engager sur une durée significative. De plus, avoir une expertise spécifique permet de présenter un savoir-faire précieux dans une profession en Chine ou à Taiwan qui est techniquement très compétente.

Q. Pourquoi restez-vous attaché au barreau de Paris ?

Je reconnais n’avoir jamais envisagé de quitter le barreau de Paris, même après avoir été admis au Barreau de Taipei ou avoir été accueilli en qualité de Foreign Lawyer devant la Law Society de Hong Kong. Après 30 ans d’aventures en Chine, à Hong Kong et à Taiwan, je reste attaché à notre communauté d’avocats du Barreau de Paris; et les actions de l’APPEAL-E, dont l’un des objectifs principaux est de renforcer les liens existant entre le barreau et la communauté des avocats exerçant hors de France, ont renforcé cet attachement. Mais l’attachement véritable n’est pas complaisance, il doit être exigence, et c’est tout le sens de l’action de l’APPEAL-E auprès de nos institutions et représentants.

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