Céline Moreau, une avocate sans frontières

Nous avons eu le plaisir de nous entretenir avec Céline Moreau, une avocate française au parcours aussi riche qu’international. Céline a accepté de partager avec nous son parcours impressionnant, marqué par des étapes décisives entre Paris, San Francisco et Genève.

Q. Pouvez-vous nous présenter rapidement votre parcours ?

Après des études de droit à l’Université Paris XI (Sceaux) et à l’Institut des Hautes Etudes Européennes (Strasbourg) et j'ai toujours eu un intérêt marqué pour le droit international et les droits humains.

J’ai commencé ma carrière d’avocate à Paris en droit pénal et civil avant de partir aux États-Unis pour y étudier, grâce à un prêt garanti par le barreau de Paris. J’ai donc demandé mon omission du barreau de Paris pour partir étudier un an à San Francisco. J’ai obtenu un LL.M. en droit international, tout en travaillant en tant que paralégale dans un cabinet américain. J’ai ensuite passé et réussi l’examen du barreau en Californie. J’ai exercé pendant plusieurs années en tant qu’avocate spécialisée en immigration, partageant mon activité entre des dossiers de droit d’asile ou de regroupement familial et une clientèle entrepreneuriale liée à la Silicon Valley et ayant besoin de visas.

Q. Quelle a été votre expérience de requalification aux États-Unis ?

La requalification a nécessité de repasser entièrement le Barreau de Californie, donc elle a été assez difficile dans la mesure où l’examen est très différent du système français. La majeure partie se fait sous la forme de QCM, avec une mineure sous la forme rédactionnelle. En tant qu’étudiante française, je n’avais pas vraiment été habituée aux QCM, ce qui rend l’épreuve particulièrement déroutante. J’ai quand même voulu relever le défis car je n’envisageais pas de rester aux États-Unis sans y construire une carrière au moins aussi enrichissante que celle que j’aurais pu avoir à Paris. Pour moi, la requalification était donc essentielle pour pouvoir exercer le métier d’avocate auquel j’étais très attachée. C’est la raison pour laquelle il était si important pour moi de passer cet examen, ce qui m’a permis de rester aux Etats-Unis pendant cinq ans.

Q. Pourquoi avoir choisi de vous installer en Suisse et quelle a été votre chemin ?

Après quelques années passées aux États-Unis, j’ai décidé de revenir en Europe, attirée par les opportunités offertes à Genève dans le domaine du droit international public. J’ai débuté une thèse à l’Institut des Hautes Études Internationales et du Développement avant de rejoindre le Bureau International du Travail (BIT) en tant que juriste, spécialisée dans l’application des Conventions internationales en matière de conditions de travail, et d’égalité et de non discrimination au travail.

Après plusieurs années au BIT, j’ai voulu reprendre mon métier d’avocate et je me suis associée avec un confrère genevois engagé dans la défense des droits humains, Olivier Peter. Ensemble, nous avons fondé l’étude Peter & Moreau, une étude spécialisée dans la défense des droits fondamentaux et les litiges stratégiques à composante internationale. Nous intervenons devant les instances internationales (CEDH, organes ONUsiens, Tribunaux internationaux de fonction publique internationale, etc…) mais aussi dans des procédures nationales avec des aspects complexes de droits fondamentaux, souvent en collaboration avec des cabinets locaux (en Suisse, mais aussi en France, en Espagne, en Argentine, etc…).

La réinscription en tant qu’avocate en Suisse a été plus facile. En application des accords de libre circulation, en tant qu'avocate de l’Union Européenne, je pouvais faire de la représentation en justice devant les instances suisses dans la mesure où j’agissais de concert avec un avocat local, ce qui était mon cas. Au bout de trois ans d'exercice j’ai pu demander mon inscription au registre cantonal genevois, après avoir démontré d’un exercice régulier en droit suisse depuis plusieurs années. Le dossier à présenter était conséquent car il s’agissait de démontrer que j’avais bien acquis une expérience significative en droit suisse, mais je l’ai fait et suis devenue avocate au barreau de Genève.

Q. Quels ont été les plus grands défis lors de votre installation en Suisse ?

Je trouve particulièrement important de ne pas sous-estimer les différences culturelles malgré la proximité linguistique. Adapter ma communication avec les autorités et confrères suisses a été un enjeu majeur. J’insiste également sur la nécessité de bien comprendre les spécificités juridiques locales, notamment en droit du travail, où les attentes et les normes diffèrent sensiblement du droit français, ce qui invite à se questionner un peu sur la manière dont on peut présenter un dossier ou accompagner un client.

Je note également que les relations ont tendance à être plus apaisées dans les discussions avec mes confrères et les auxiliaires de justice en Suisse. Cela ne veut pas dire qu’il est plus facile d’obtenir gain de cause ou que la tension ne monte jamais, mais de manière générale les échanges sont courtois.

Enfin, certaines règles déontologiques sont différentes, notamment sur le secret professionnel et notamment le secret des correspondances des avocats et avocates qui est tout à fait différent en Suisse et en France puisque c’est la règle d’un côté et l'exception de l'autre. Ce sont des sujets que nous abordons au sein de la Commission des avocats de barreaux étrangers de l'ordre des avocats de Genève et la Commission Paris-Genève du Barreau de Paris, destinées à accompagner les avocats et avocates qui exercent dans plusieurs juridictions.

Q. Et quelles ont été les plus belles opportunités ?

Chaque expérience a eu son lot de belles opportunités. A San Francisco, je me suis ouverte à une culture du travail anglo-saxonne, dans une ville particulièrement progressiste et ouverte vers la différence.

Genève est une ville résolument tournée vers l’international, où se croisent les défenseurs du multilatéralisme et des droits humains. Notre étude collabore avec de nombreux acteurs locaux et internationaux et bénéficie depuis Genève d’une situation idéale pour assister mes clients en matière de droits fondamentaux.

Q. Dans quelle mesure votre expérience d’avocate française vous est-elle utile au quotidien ?

Je trouve que la rigueur acquise lors de ma formation en France a été essentielle pour m’adapter aux exigences juridiques internationales. Mon expertise en droit français reste précieuse dans de nombreux dossiers, notamment dans mes interventions auprès de la Cour européenne des droits de l'homme ou des organes des Nations Unies.

Q. Quels conseils donneriez-vous à celles et ceux qui souhaitent exercer en Suisse ?

Je recommande de toujours construire son projet professionnel en s’appuyant sur ses atouts spécifiques, plutôt que de chercher à concurrencer directement les avocats locaux sur leur propre terrain.

Il ne faut pas sous-estimer l’ampleur de l’effort que cela représente, mais il est tout à fait possible d’exercer notre profession à l’étranger. C’est une expérience extrêmement enrichissante lorsque l’on y parvient, car l’internationalisation est une réalité transversale à tous les domaines du droit.

Q. Pourquoi restez-vous attachée au barreau de Paris ?

Je reste très attachée au fait d’être membre du Barreau de Paris car notre étude maintient un un ancrage fort en France où se trouve une partie de notre clientèle pour laquelle nous intervenons dans des procédures ouvertes notamment au niveau international.

Pour moi, il est très important de développer des liens solides entre Paris et Genève et je soutiens les initiatives des deux Barreaux pour renforcer leur étroite collaboration. C’est pour cette raison que j’ai décidé de rejoindre Appeal-e et de m’engager en tant que Co-Présidente de la Commission des Avocat·es de Barreaux Étrangers de l’Ordre des Avocat·es de Genève et Co-Responsable de la Commission Paris-Genève du Barreau de Paris. Ces plateformes d’échanges sont très importantes pour que nous puissions relever les défis en lien avec l’exercice de la profession à l’international.

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