Albert Franceskinj : le Vietnam, le “détour” d’une vie

De Paris à Hô Chi Minh-Ville, le parcours d'Albert Franceskinj illustre une trajectoire singulière d'avocat français pleinement ancré en Asie du Sud-Est. Délégué de l'APPEAL-E au Vietnam, avocat trilingue, Albert a fait de sa double-culture une véritable identité professionnelle. Trente ans après un "petit détour" qui ne devait durer que quelques années, il revient sur son parcours, les opportunités d'un pays en pleine transformation et les réalités de l'exercice du droit au Vietnam.

Q. Pouvez-vous nous présenter rapidement votre parcours ?

Titulaire d’un Master en Droit des Affaires et en Droit Fiscal à Panthéon-Assas (Paris II), j’avais commencé ma carrière en France en tant que juriste d’entreprise dans les secteurs de l’informatique et de la banque (Compagnie Bancaire) de 1983 à 1992 avant de passer l’examen du Barreau et de rejoindre un cabinet d’avocats spécialisé dans le droit du financement à Paris de 1992 à 1996 avec beaucoup de plaidoiries au Commerce et en parallèle développais une clientèle personnelle avec quelques interventions ponctuelles au Vietnam, en Afrique du Nord et de l’Ouest.

J’ai ensuite travaillé dans un cabinet d’avocats international français (DS Avocats), d’abord dans ses bureaux de Paris puis au Vietnam de fin 1996 à 2010, en tant que collaborateur puis associé résident en charge de deux succursales (Hanoï et Ho Chi Minh-Ville) que j’avais ouvertes avant de fonder le cabinet FIDAL ASIATTORNEYS au Vietnam en Octobre 2010 en partenariat avec le groupe FIDAL dont je suis l’associé-gérant du cabinet depuis lors.

Q. Pourquoi avoir choisi de vous installer au Vietnam et quel a été votre chemin ?

Ma double culture franco-vietnamienne m’y prédestinait peut-être un peu malgré qu’à la fin de ma première période d’exercice en France en 1995-1996, je voulais aller aux Etats-Unis pour passer un diplôme d’avocat californien, mais le cabinet DS Avocats m’avait alors convaincu de faire un “petit” détour de 3-4 ans par le Vietnam qui s’est transformé en “grand” détour de 30 ans sur l’Asie du Sud Est !

Durant mes premières années au Vietnam, par goût, j’avais insisté pour continuer à plaider quelques affaires à Paris et y donner des conseils mais cela n’avait pas été tenable longtemps. Je me suis alors concentré sur ma carrière en Asie, avec des interventions sur toute la région asiatique telle que Hong Kong, Singapour, Thaïlande, Cambodge et Laos depuis le Vietnam, ce qui me vaut une reconnaissance par le milieu institutionnel et économique local et régional. J’ai développé un vaste réseau de travail à travers l'Asie du Sud-Est, y compris au niveau des institutions internationales et les agences gouvernementales.

J’étais en outre ancien vice-président de l'Association des Entrepreneurs Vietnamiens de l'Étranger (OVIBA), ancien vice-président de 2004 à 2016 puis secrétaire général de 2016 à 2019 de la Chambre de Commerce et d'Industrie Française au Vietnam (CCIFV), ancien co-président et président de la Commission des Ressources Humaines de la Chambre de Commerce Européenne au Vietnam (Eurocham), ancien Conseiller du Commerce Extérieur de la France (CCEF) et ancien conseiller juridique du Consulat de France à Ho Chi Minh-Ville ainsi que plusieurs Ambassades européennes et sud-américaines.

Actuellement, je suis administrateur de la CCIFV et co-préside le Comité Sectoriel Ressources Humaines de la CCIFV et exerce depuis plus de 15 ans en tant qu’Arbitre étranger au sein du Centre d'Arbitrage International du Vietnam (VIAC).

Q. Quels ont été les plus grands défis lors de votre installation ?

Malgré que je parlais déjà le Vietnamien, il fallait l’actualiser après plus de 20 ans d’éloignement et s’adapter au nouveau cadre culturel, politique et social. Il est dit qu’au Vietnam l’importance n’est pas qui on est mais qui on connait car le réseautage est primordial, or je n’avais pas de réseau et il a fallu du temps pour s’en construire un.

À mon implantation fin 1996, l’arsenal légal vietnamien n’était pas encore vraiment développé et les textes s’entrecroisaient sans toujours se compléter. De nos jours, il y a une accélération et l’Assemblée Nationale légifère de manière assez intense de sorte qu’il faut sans cesse se mettre à jour.

Les administrations aussi étaient plutôt lentes et manquaient d’expérience d’où des délais longs et des formalités fastidieuses. Les Tribunaux classiques manquaient de juges bien formés et expérimentés de sorte que les procès étaient risqués. Tout cela s’est beaucoup amélioré depuis (dont par exemple une pratique de la jurisprudence civile et commerciale) malgré la subsistance d’un certain nombre de problèmes pas faciles à résoudre.

À la fin des années 90 et début années 2000, malgré que la concurrence existait déjà entre cabinets étrangers, elle était encore relativement sympathique mais au milieu des années 2000, avec l’augmentation du nombre et de la compétence des juristes/avocats locaux justement formés dans nos cabinets internationaux avant de les quitter, la concurrence s’était petit à petit tendu avec notamment la pratique du dumping qui s’était largement installée.

Q. Et quelles ont été les plus belles opportunités ?

Être présent assez tôt dans un pays qui s’était réouvert au monde vers la fin des années 80 et au début des années 90 a été une expérience extraordinaire puisque tout était à construire. Les cabinets successifs que j’ai dirigés ont eu une clientèle variée de sociétés internationales dont des groupe français du CAC40 mais aussi beaucoup de PME-PMI de toutes tailles. Cette clientèle est européenne, américaine du Nord et du Sud et asiatique se sentait alors rassurée d’être entre les mains d’avocats occidentaux.

En pratiquant couramment 3 langues (Français, Anglais et Vietnamien), j’avais un avantage qui permettait d’avoir une clientèle de sociétés vietnamiennes dont les dirigeants ne parlaient pas couramment une langue étrangère ainsi qu’une clientèle de sociétés étrangères qui comptent notamment sur ma compréhension de la culture locale des affaires pour mieux les guider.

Q. Dans quelle mesure votre expérience d’avocat français vous est-elle utile au quotidien ?

Formé à l’école française du droit, je suis fier de revendiquer cette capacité de synthèse qui permet d’absorber plus rapidement les subtilités du droit local, aidé aussi par le fait que le droit vietnamien est un droit écrit dont une bonne partie s’inspire du Code Civil français.

La rigueur et la déontologie apprises et pratiquées en France ont aussi beaucoup servi pour tempérer les assauts d’un pays en plein développement qui a parfois des pratiques professionnelles pas toujours saines ou sereines.

Q. Quels conseils donneriez-vous à celles et ceux qui souhaitent exercer au Vietnam ?

L’ouverture d’esprit pour accepter la culture du pays, l’humilité car les collègues vietnamiens progressent vite.

Le respect des us et coutumes locaux et aussi le respect envers les collègues vietnamiens vous permettra d’être bien accueilli et bien soutenu en retour.

Il faut aussi savoir s’adapter vite tout en gardant nos valeurs morales et déontologiques et apprendre sans cesse tout en se montrant patient et résilient.

Les considérations salariales trop ambitieuses pourraient trouver des limites, du moins au début.

Q. Pourquoi restez-vous attaché au Barreau de Paris ?

Pour les valeurs qui m’avaient été inculquées pendant les études et pendant ma pratique professionnelle à Paris.

Pour les traditions de la profession et le prestige d’un Barreau dont les échanges avec le monde entier ne fait que mettre en valeur ses membres.

De manière plus pratique, par exemple, l’existence de la couverture assez importante des risques professionnels offerte par le Barreau et applicable aux avocats exerçant à l’étranger aide aussi à rassurer les clients alors que l’assurance professionnelle vietnamienne des avocats est plutôt limitée au niveau du montant.

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